Extraits choisis - 20e cycleLe bébé Dany D.Bon Dieu ! Que de choses à faire !Vivement le grand momentOù je jetterai tout ça aux vieux fers,Pour arrêter de prendre des calmants :Le landau et les biberons,Les nounours et les hochets,Les gigoteuses et les coussins de son.Enfin, je m'offrirai un pichet.L'allaitement sera bien fini.Plus d'insomnie ni de crevasses !Je remettrai mon bikiniEt je ne serai plus à la masse.Aurais-je le temps de lireStephen King ou MaupassantOu même le temps d'écrireUn poème en deux temps ?La cible Françoise G.La cible est sortie de chez elle à 9 heures 14, avec 7 minutes de retard sur ses habitudes, portant un panier assez lourd et un sac d’où dépassait un gros livre. À peine installée dans sa voiture, elle en est ressortie, est rentrée chez elle puis est revenue avec son sac à main, a fermé la porte à double tour, a pris le volant. Indices suspects : retard, allées et venues difficilement compréhensibles, transport d’objets louches, crainte paranoïaque d’intrusion, sérieuse suspicion de lectures séditieuses.La cible a roulé en respectant les limitations de vitesse (peur de se faire repérer par la police ?). Elle a levé la main en croisant quatre personnes qui lui ont retourné le signal (des complices judicieusement répartis sur le trajet ?). Comme à son habitude elle s’est arrêtée près d’une armoire aux couleurs criardes installée à proximité d’une école (vérifier la symbolique des couleurs, code de ralliement ?). Elle est sortie de son véhicule, a déposé le gros livre dans l’armoire et, après inspection, pris un autre livre, j’insiste, délibérément choisi. Son sourire satisfait en remontant dans sa voiture en disait long sur la réussite de l’évident échange de messages secrets qui venait d’avoir lieu. Je me propose de venir vérifier par la suite, devant actuellement poursuivre ma filature. La cible a repris sa route, roulé sans autre incident remarquable jusqu’à arriver à un grand bâtiment où elle a retrouvé d’autres suspects dont l’accueil enthousiaste réservé à son trousseau de clés (encore !) signifie à lui seul l’importance de la cible dans l’organisation que nous visons. D’après quelques prudentes vérifications par la fenêtre, j’ai constaté que toute la bande, répartie en deux groupes menés chacun par un leader de sexe féminin (dont la cible), se livrait à une activité hautement suspecte en manipulant des feuilles de papier qu’ils couvraient, avec des moments de réflexion, de signes mystérieux.Mes soupçons se vérifiant, je demande une descente urgente de la police sur ces lieux dans l’espoir de pouvoir coffrer toute la bande et la cible en priorité. À garder en vie dans la mesure du possible.La danseuse Martine C.À la manière de Maurice CarèmeElle voulut danser dans l’herbe,Ses pieds tremblèrent.Elle pirouetta dans le sable,Ses pieds s’enlisèrent.Elle dessina une arabesque,Son ombre la déforma.Alors, elle s’élança sous les projecteursDans un grand jeté parfait.Elle sauta avec grâce,La chute la paralysa.Dans l’immobilité de son corps,Les battements de son cœur dansèrent.Le père Noël Anne-Marie B.Lipogramme en A Cette nuit père Noël est descendu d’une cheminée. Ses vêtements sont noirs de suie. Il dépose ses présents et entreprend de ressortir. Une fois dehors, il se secoue. Une poussière noire tombe sur le sol gelé. Triste neige souillée qui dès lors brille moins. Il lève les yeux vers le ciel et contemple les étoiles lumineuses. C’est un peu de miel sur son vieux cœur triste. Il sourit et décide de continuer l’œuvre de son existence : donner des présents et en retour, voir briller les yeux des petits. Le temps n'est rien d'autre... Florence L.Le temps, le temps, le temps n'est rien d'autre... JAMAIS elle n'avait pensé que sa vie pouvait basculer ainsi.PARFOIS, il lui semblait qu'au fond d'elle-même, elle l'avait bien mérité. Elle n'avait pas TOUJOURS Été bienveillante non plus.L'homme auquel elle essayait d'échapper, elle ne l'avait JAMAIS vu Sous ce jour.Elle avait PARFOIS eu des doutes à son sujet.Mais elle s'était TOUJOURS dit que cela passerait.Maintenant, elle regrettait, mais elle se dit que plus JAMAIS elle ne tomberaitDans le piège. Il faut TOUJOURS se fier à sa première idée. Mais PARFOIS le désir est plus fort que le renoncement.Souvenirs de voyage Marc A.La Rolls rouge de la rude Russe rousse Ronronne dans le matin de Romorantin.Et moi, pouce dressé, pieds dans l’herbe, gonflé d’espoir, J’attends.Le van violet de la vive et verte veuve Virevolte et vrombit sur la voie de Vanvey.Et moi, pouce levé, pieds dans le sable, placide, Je patiente.La chignole chamarrée du chanoine chineur S’achemine sur la chaussée de Champignolle.Et moi, pouce fléchi, pieds dans la poussière, stoïque, Je poireaute.Le car cramoisi du carabin crachotant Crache sa crasse dans le crépuscule de Craonne.Et moi, pouce avachi, pieds dans l’eau, grelottant, J’abandonne.L’ourlet Martine CLettre d’amour d’un jeune homme à une jeune couturière, fragilisée ou handicapée.L’aiguille assurée, elle termine l’ourlet d’un pantalon de flanelle à points entrecroisés. Un témoin lumineux près du plan de travail l’avertit de l’ouverture de la porte de l’atelier. C’est le facteur. Sans un mot, il lui tend une enveloppe en lui adressant un salut bienveillant. D’un signe de la main, elle lui dit merci.Dans le silence habituel, la porte s’est refermée. Pressée, elle déchire le bord supérieur de la missive.Chère Mademoiselle,Je ne sais comment vous dire ce que vos oreilles ne peuvent entendre. Lorsque j’ai déposé mon pantalon, la semaine dernière, pour le faire raccourcir, j’avoue que ce n’était pas anodin. Chaque jour, en me rendant au travail, je passe devant votre atelier et je vous observe à l’œuvre, penchée sur vos ouvrages.Lors de l’essayage, en montant maladroitement sur le marchepied, j’ai été frappé par le silence qui entoure votre personne. Il vous enrobe tel un manteau de plumes. J’étais là, gauche, tentant de rester le plus droit possible, respectant votre demande gestuelle qui me signifiait de ne pas bouger.Je vous ai pourtant désobéi en baissant le menton, pour admirer votre chevelure sauvage retenue par quelques peignes, qui tournait autour de moi.De vos doigts agiles, vous avez marqué un pli dans le tissu, aussitôt fixé par des épingles à têtes colorées. Il vous est arrivé d’en retirer une et de la placer entre vos lèvres, le temps d’un réajustement.Puis, vous avez levé les yeux vers moi, le mètre ruban autour du cou. Je me suis retenu de ne pas m’y noyer. Je n’en ai pas eu le temps, d’ailleurs : déjà vous me faisiez signe que la mesure était bonne. D’un geste accompagné d’un sourire lumineux, vous m’avez indiqué le paravent.Pendant que je changeais de vêtement, j’entendais le cliquetis du fer à repassé en veille, qui m’enlevait déjà à vous. J’ignorais comment rétablir le contact. C’eut été si facile de vous dire des choses banales, qui meublent, qui brisent la glace. J’ai soudain réalisé que votre langage allait toujours à l’essentiel. Vous m’avez tendu un reçu avec mon nom et une date.Je l’ai mis en poche.Mon cœur battait à tout rompre. À ce moment, j’ai honte de le dire, j’ai apprécié votre surdité. Pourtant, pendant une fraction de seconde il m’a semblé vous l’aviez entendu.Demain, je viendrai récupérer mon pantalon.Je me sentirai toujours handicapé du langage, à moins que vous ne sachiez lire sur les lèvres…ArmandN’oublie pas Cécile J.Acrostiche et langage codé Si la nuit s’oppose au jourTu es une étoile. Viens donc dans mes rêves,Prends un peu de ton temps.Ta patience est vertu,Clé d’une vie apaisée.Une vétille Nicole T.Avec mots difficiles en italiqueC’était au bout d’un sentier graveleux qu’il m’apparaissait : unesorte de petit monticule monstrueux, noir, effrayant, comme un minuscule château inexpugnable.Je passais mon chemin, impavide, tout en frissonnant quelque peu.Un jour pourtant je m’arrêtai et plongeai ma main dans le petit godetqui se trouvait à son pied. Que cachait -il ? Un nid d’araignées, un trésor maléfique, un carnet de moleskine contenant les secrets d’une fée ?J’en retirai un éclat de bois, une brindille, un petit rien, une vétille– et j’éclatai de rire.Baisers salés Olivier H.En compagnie de G. Apollinaire, adepte de la ponctuation minimale. La source avait jailli claire et lisse là-hautD’entre les roches bleues elle courait limpideEn cascade et s’était mêlée dans les roseauxÀ ses tendres amies et aux poissons rapidesLa course s’étalait faisant sa hanche rondeOn pouvait la goûter dans le creux de la paumeComme une eau minérale où purs encore abondentDes fraîcheurs de ravine et du gravier l’arômePuis rendue à la mer elle se couche en boule,Lissant sa chevelure au rivage affaléeOù indéfiniment dans la vague qui rouleMousse le frôlement de ses baisers salésPourquoi les coquelicots sont-ils rouges ? Gene H.Cosmogonie- légende Au commencement du monde, lorsque la terre était encore pâle et silencieuse, les fleurs naissaient sans couleur. Parmi elles se tenait le fier et robuste coquelicot, vêtu d’un blanc éclatant. Devant lui s’inclinaient toute fleur, au souffle du vent. Un jour, le Soleil, fatigué d’éclairer un monde sans éclat, descendit plus près des plaines. Il cherchait une fleur assez courageuse pour porter un fragment de son feu. Les roses refusèrent, craignant de brûler ; les lys déclinèrent la proposition par prudence. Seul le vigoureux coquelicot accepta d’offrir son cœur.Alors le Soleil déposa dans ses pétales une braise ardente. La chaleur fut si vive que la fleur en devint translucide, fragile comme du papier au point que le vent voulut l’emporter, mais la petite fleur résista, serrant en elle le feu nouveau.Ainsi le coquelicot se drapa de rouge. Sa beauté désormais fragile est émouvante. Promeneurs, à l’instar du vent, épargnez -le.Le géant Maïté P.Octobre 1981, le temps était froid et venteux, la foire de Liège battait son plein. L’enfant s’émerveillait de tout, telle Alice aux Pays des merveilles : les lumières, la musique, les attractions tournoyantes aux couleurs chatoyantes, les odeurs de barbe à papa. Il ne savait où donner de la tête.Dans cette foule dense, la mère tenait sa petite main potelée bien serrée ; soudain une bousculade, la main de l’enfant se détache de celle de sa mère et il disparait dans la foule.La mère est affolée, elle crie son nom : « Emile ! » Elle bat des bras comme si elle se noyait. Les gens s’écartent comme s’ils percevaient son désarroi. Un homme l’appelle : — Monique ! Puis disparait… Elle tente de le suivre, il est grand, porte une veste rouge. Il sait peut-être où est l’enfant… Une nouvelle cohue, elle a perdu l’homme de vue ! Désemparée, au milieu de cette multitude criarde, elle reste là, pétrifiée, ne sachant quelle direction prendre.Comme par magie l’homme réapparait : — Regarde Monique ! Il pointe l’enfant installé sur ses épaules. Le petit crie joyeusement : — Maman ! Elle est stupéfaite, reste sans voix tellement elle est soulagée de revoir l’enfant. Elle tourne les yeux vers l’homme, son visage ne lui dit rien pourtant il a l’air de la connaitre…Nerveusement elle tire l’enfant par le bras, elle voudrait fuir cet endroit. C’est à peine si elle a dit merci à l’homme.Emile ne veut pas quitter les épaules du géant. Elle se fâche, crie sur l’enfant mais le vacarme engloutit ses cris. Une peur irraisonnée s’empare d’elle, comme si l’homme voulait emporter l’enfant. L’homme voyant sa détresse, se baisse, fait glisser l’enfant à terre, sourit à Monique. Elle prend l’enfant dans ses bras, le serre à l’étouffer. Enfin, elle regarde l’inconnu. C’est à ses yeux qu’elle le reconnait : Martin, le petit garçon maigrichon, son voisin d’enfance, est devenu un géant !Ne prenez pas le train demain matin Claudine D.J'étais seule en cette fin d'après-midi. La journée avait été tempétueuse. Le vent déchaîné s'engouffrait dans la cheminée. Il semblait gémir comme une âme en peine. Assise près du feu, somnolente, j'entendais vaguement ses plaintes lancinantes. L'image d'une silhouette errante s'imposa, troubla mon repos. Un malaise indéfinissable m'obligea à me lever pour fermer la porte à double tour et baisser les volets.J'allais me rasseoir et me recroqueviller dans une léthargie paresseuse quand le téléphone sonna :— Ne prenez pas le train demain matin. Aussitôt ma gorge s'étrangla de peur. Je me ressaisis, me concentrai pour retrouver mon rythme respiratoire et repris ma position devant l'âtre. Je retournais cette phrase dans ma tête, cherchant à en comprendre le sens. L'intonation sépulcrale de cette voix ne me semblait pas humaine. J'essayais de me rassurer : puisque je n'avais aucune raison de prendre le train demain, je n'en avais aucune de m'inquiéter. C'était banalement une blague de potache. Je fermai les yeux, bien décidée à me relaxer et à oublier cette mauvaise plaisanterie. Mais la silhouette gémissante que le vent avait fait naître dans ma torpeur reparut, désespérée, implorant je ne sais quelle aide ou quel pardon.Ç'en était trop. Je devais dissiper ce mauvais rêve et rappeler l'interlocuteur anonyme. Un message automatique indiqua :— Ce numéro n'existe pas.On frappa à la porte. Je décidai de ne pas répondre.On frappa de nouveau mais je m'en tins à ma décision.Hypervigilante, j’écoutais le silence. Je n'entendais que la houle rageuse fouetter les volets et torturer les arbres dans le jardin. Je m'évertuais à oublier ces signes mystérieux quand une plainte semblable à celle émise par la silhouette errante m'interpela derrière la porte. J'étais pétrifiée. Elle avait la même voix sépulcrale que mon correspondant au téléphone. Ils étaient la même entité. Je crus comprendre son message :— Demain le Tout-Puissant punira les riches barbares qui m'ont laissé pour compte. Il fera exploser le train que vous devez prendre mais je vous donne une chance à condition que vous m'aidiez.J'étais terrorisée, mais pas apitoyée. J'avais beau me dire que je n'avais pas de train à prendre, je n'entendais qu'un message culpabilisant, un vil chantage. Je n'y céderais pas. Je me terrai dans un silence immobile.Après un temps qui me parut infini, la voix reprit :— Je sais que vous ne me croyez pas, mais vous l'avez bel et bien pris ce train qui vous mène à une réussite égoïste, ostentatoire ; vous l'avez pris avec indifférence, avec désinvolture. Vous m'avez jeté un regard méprisant quand j'agonisais sur le quai de la mort. Alors que vous le vouliez ou non, demain ce train vous le... La phrase se perdit dans le craquement sinistre d'un arbre fauché par la tempête.Je fus prise de tremblements, un froid polaire glaça mes os. Toute la nuit, je veillai, figée dans mon fauteuil. Au petit jour j'ouvris les volets, inspectai le jardin. Je ne vis que le spectacle désolant d'une végétation meurtrie par les vents impétueux. Il me fallut bien ouvrir la porte. Il n'y avait personne mais la voix de ma conscience martelait, impitoyable :— Pourquoi l'as-tu laissé mourir ?L’automne Olivier H.Son vieil ami l’été est parti en voyage. Son grand ami solaire aux longues soirées parfumées.Et l’automne reste là, couché sur le flanc, sur son tapis de feuilles humides, dans l’ombre fraîche des journées. Triste ?Non.Ennuyé.Il brosse les allées, il évacue les araignées. Il a déjà tout oublié des papillons et de la lumière liquide qui clapotait sur les jonquilles.Il ne se déplace plus que par une petite bise piquante.Quelquefois il fait l’effort de pleuvoir.Pensées nocturnes pour sommeil absent Cécile J.J’attendais avec impatience la fin de ce jour pénible afin de m’absorber dans l’obscurité asiatique et ses promesses pleines de tendresse. Je ferme les paupières, couchée moelleusement dans un lit de douceur. Mais j’ai beau tenter de me relaxer, je sais que cette nuit ne dévoilera aucune de ses couleurs. Mon esprit lourd de réflexions attend de l’aide de cette période nourrie d’ombre. Tant pis, je me laisse emporter par le courant de mes pensées vers des endroits connus. Chaque moment de la journée allume une flamme dans ma tête. Peu à peu, je trouve une solution à chacune de mes questions. Le soleil pointe le bout de son nez. Pour une fois, il arrive sans être sollicité. Je lance alors une prière ultime à la lune.« Oh astre céleste au regard pâle. Je t’en supplie, pour une fois dans ma vie, retiens la nuit ! »